La dette publique, le meli-melo des chiffres
3 305 milliards d'euros — c'est la dette publique de la France en 2024. Un chiffre gargantuesque qui fait peur. Les États-Unis affichent 32 500 milliards, le Japon 8 800 milliards — pourtant ces pays ne sont pas en défaut de paiement. Alors pourquoi ce chiffre est-il si problématique ?
Il y a deux chiffres que nous entendons régulièrement, la valeur brute de la dette, 3 305 milliards et son ratio par rapport au PIB soit 113% du PIB en 2024. Mais si nous continuons à faire le parallèle avec d'autres pays, le Japon est à 236% du PIB, alors est-ce qu'il n'y aurait pas quelque chose d'autre qui expliquerait le problème de la France ? Pour ce faire, il faut comprendre qu'individuellement, ces chiffres ne représentent rien, la valeur brute de la dette n'est pas tant révélatrice de la situation économique d'un pays, il faut la contextualiser. Premièrement il y a deux notions que nous devons comprendre, le stock de la dette et le flux de la dette, le stock est le montant dû à l'instant T, le flux est ce qui s'ajoute ou se retire annuellement, un stock n'est pas problématique en lui-même le flux par contre est beaucoup plus contraignant car il indique si le stock s'aggrave ou non. Pour faire simple, le stock c'est la dette en valeur absolue soit 3305 milliards d'euros accumulée depuis 1975, le flux c'est le déficit annuel, soit 168 milliards d'euros en 2024. Mais alors son ratio avec le PIB ? C'est un indicateur de soutenabilité, il représente la capacité de l'économie à supporter le stock. Mais au fond — pourquoi un État s'endette-t-il ? Est-ce forcément une mauvaise nouvelle ?
L'endettement d'un État est quelque chose de bien plus courant qu'on ne le pense, tous les pays s'endettent, par exemple un pays peut s'endetter de 10 milliards pour investir dans un secteur comme l'énergie, l'objectif c'est un investissement initial pour construire quelque chose qui va générer de la valeur pendant 50 ans, tant que l'investissement produit davantage que la dette contractée, c'est défendable, c'est ce que l'on appelle la dette d'investissement. Mais l'État peut également s'endetter pour financer l'administration publique, par exemple les hôpitaux publics, qui n'a pas pour objectif de générer de la valeur mais le financement du quotidien, un hôpital qui tourne mal, ce sont des citoyens mal soignés, c'est ce que l'on appelle la dette de fonctionnement. Une question essentielle est donc comment l'argent issu de la dette est-il utilisé et s'il est bien utilisé ? Pour la dette d'investissement c'est plus simple d'y voir les bénéfices ou non. La dette de fonctionnement est plus difficile à défendre — mais sans endettement pour faire face au COVID, quelles auraient été les conséquences ? Il y a deux logiques bien distinctes à l'endettement qui ont des raisons et des objectifs différents. Mais auprès de qui s'endette l'État ?
L'État contracte des dettes auprès d'investisseurs, la dette française est détenue à 53% par des investisseurs étrangers, le reste est détenu par des investisseurs nationaux. Comme tout emprunt, l'État doit rembourser cet emprunt et des intérêts. Ces intérêts sont importants, c'est ce que l'on appelle la charge de la dette. Pour mieux comprendre on va introduire une notion, les OAT, Obligations Assimilables du Trésor. Lorsque l'État emprunte, il émet une OAT, en réalité il vend sa dette, on parle de titres de dette revendus à des investisseurs, qui peuvent eux-mêmes acheter ou vendre ces titres sur le marché. Mais comme on l'a vu, il y a l'emprunt et les intérêts, et il faut bien distinguer les deux. Si on simplifie, en réalité l'État ne paye que les intérêts, comment ça se fait ? pour rembourser l'emprunt, l'État emprunte, la dette rembourse la dette. Cependant, les intérêts eux, sont difficilement remboursables, ils s'ajoutent aux dépenses, quand les recettes fiscales ne suffisent pas à couvrir les intérêts, ils s'ajoutent au déficit et creusent le stock de dette, donc l'objectif de l'État c'est d'avoir un taux d'intérêt le plus bas possible. C'est le cas du Japon, qui a eu des taux d'intérêt proches de 0% pendant longtemps. Pour avoir un taux d'intérêt faible, l'État doit gagner la confiance des investisseurs. Les investisseurs se basent sur les agences de notation, qui évaluent et analysent les capacités de l'État à rembourser ses dettes, plus la note est mauvaise, moins les investisseurs ont confiance en l'État et donc plus les taux d'intérêt sont hauts. Du coup, est-ce que l'État doit rembourser sa dette ?
Pour essayer de contextualiser le tout, faisons une analogie. Lorsque l'on contracte un prêt bancaire, c'est un accord de promesse et d'obligation entre nous et la banque. La banque nous promet de l'argent, et nous sommes obligés de rembourser la banque. Nous utilisons l'argent et nous remboursons le prêt avec ses intérêts. Dans le processus, une richesse est produite, ce que nous avons fait du prêt, donc il y a de l'argent qui est injecté dans l'économie, c'est ce qu'on appelle le flux monétaire. Lorsque l'on rembourse le prêt, ce flux monétaire est détruit du circuit. Pour l'État, c'est plus ou moins pareil, l'argent emprunté est injecté dans l'économie française, via des investissements dans les entreprises, dans les salaires des fonctionnaires qui eux-mêmes consommeront et également dans les prestations sociales comme la retraite ou le chômage. Donc s'il rembourse la dette, il sort une quantité d'argent du circuit. Mais il y a une particularité, une partie de la dette n'est pas détenue par des investisseurs français. En soi, si la dette est détenue par des investisseurs français, cet argent reste dans le circuit économique français, mais rembourser une dette détenue à l'étranger, est une perte directe de l'économie française, non seulement l'emprunt, mais également les intérêts, d'où, l'importance de taux d'intérêt faibles, c'est pour cela qu'il est parfois, plus intéressant de refinancer la dette par la dette, emprunter de nouveau pour rembourser l'emprunt précédent plutôt que la rembourser tout simplement. Mais si on rembourse la dette, qui la rembourse ?
C'est le contribuable qui rembourse la dette. Nous avons tous déjà entendu cela, il faut dire que ça peut sembler terrifiant. Mais coupons court directement, non, le contribuable ne rembourse pas la dette, l'idée que chaque Français se partage les 3 305 milliards d'euros est fausse. Récapitulons rapidement, le stock de dette n'est pas directement l'impact de la dette sur l'économie mais un indicateur, la France peut ne pas rembourser directement le stock, l'important c'est la stabilité économique pour avoir des taux d'intérêt bas. Ces taux d'intérêt, comme on l'a précisé plus tôt c'est la charge de la dette et c'est précisément ça, qui pèse sur le contribuable, en réalité nous remboursons les intérêts, soit 54 milliards en 2024 selon la Cour des comptes. Donc la priorité n'est pas de réduire le stock de la dette mais de compenser le déficit tout en maintenant une croissance du PIB stable pour avoir des taux d'intérêt bas.
Donc oui, 3 305 milliards d'euros c'est beaucoup et ça fait peur, mais il n'est pas alarmant, ce n'est pas ce chiffre en lui-même dont il faut s'inquiéter mais la vitesse à laquelle il grandit. Il faut donc comprendre son évolution, et non pas sa valeur à l'instant T, en théorie, si le stock est stable et que le PIB grimpe, c'est que l'économie se porte bien, s'il grossit c'est que non. Réduire les aides, couper les prestations — mais si on prend de l'argent quelque part, où va-t-il après ? Peut-être qu'avant de se poser la question de où prendre l'argent, se demander à quoi a servi l'argent que nous devons.
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